Je suis somalienne. Je suis née dans le pays le plus corrompu au monde. Je suis née dans ce pays que l’on ne connait que pour ses guerres et ses pirates. Celui dont on ne parle que pour évoquer la famine qui le décime ou la violence qui le secoue. Un pays que je ne connais pas. A 4 ans, je suis arrivée en France avec ma mère et ma petite sœur. Nous avons fui. Quand ma mère me parle de la Somalie, ses yeux sont voilés de tristesse. Elle me dit que si elle est venu jusqu’en Europe, c’est pour nous. Pour nous offrir une instruction, pour que l’on aie un bon travail, pour qu’on aie une chance. Quand je vois ces images d’enfants maigrissimes aux yeux immenses, mon estomac se soulève. Ils sont moi, j’aurais pu être eux. Ils fuient eux aussi. Le destin est une chose bien curieuse.
Ça fait quasiment 24 heures que je lis et relis sans relâche. Je veux comprendre pourquoi on en est là. Comment on en arrive à s’entretuer et laisser toute une population mourir de faim? Qu’est ce que la communauté internationale fout? Pourquoi est ce la situation ne s’arrange pas? Plus je lis, plus j’ai envie de vomir. Alors j’écris ce que je trouve. J’écris parce que rien de tout cela ne me semble normal. Que tout me dégoûte.
C’est étrange la vie. Il y a certaines choses qui ne vous touchent pas. Pas parce que vous êtes insensibles. Juste parce que vous êtes protégés, non exposés. Hier encore en disant d’où je venais j’ai entendu une blague sur la maigreur des somaliens, comme si une horreur pareille était hilarante. Cela ne m’a pas fait mal. J’ai souri poliment et je m’en suis allée, focalisant rapidement mon attention sur autre chose. Hier encore, j’ai entendu un amalgame stupide sur les somalis et Al Qaïda. Hier, je n’ai rien dit. Aujourd’hui, j’ai envie d’hurler.
La très grande majorité des somaliens ne sont pas des musulmans intégristes ou des terroristes. Les somaliens sont musulmans, rien de plus. Je ne comprendrais jamais comment on peut réduire tout un peuple à un mot aussi dur: terroriste. Comme si c’était tout. On ne connait des somaliens que ce que la télé veut bien montrer. Et encore… tout est filtré pour ne pas trop choquer, apporter la juste dose de pitié et passer vite fait sur un sujet beaucoup plus brûlant et proche des préoccupations des gens : la fermeture de MegaUpload ou la Fashion Week. La Somalie en zapping c’est : La faim, la guerre, la piraterie. Cette dernière me met particulièrement en colère. La piraterie…la piraterie n’est qu’un leurre. Un écran de fumée. Une diversion. Même pas subtile. C’est tellement gros. Comment est ce qu’on peut essayer de me faire avaler que 4 hommes sur un minuscule bateau de pêche même lourdement armés pourraient faire le poids face à des pétroliers gigantesques équipés de toute une milice?
La surmédiatisation de la piraterie n’a pour moi qu’un seul but : détourner l’attention.
Concentrons nous bien sur les pirates et leurs coups de folie meurtriers et oublions allégrement les armateurs qui pêchent sur les eaux territoriales du pays sans autorisation et pillent les fonds marins de ses poissons. Oublions que les navires européens et asiatiques profitent de la situation politique chaotique pour pêcher le long des côtes somaliennes sans aucune licence et sans respecter le moins du monde les règles élémentaires de pêche: à savoir non respect des quotas en vigueur dans leurs propres pays pour préserver les espèces, et emploi de techniques de pêche – notamment de bombes ! – qui créent d’énormes dégâts écologiques. Les puissances occidentales portent une lourde part de responsabilité dans le développement de la piraterie en Somalie. Mais plutôt que de dire la vérité et payer des compensations pour ce qu’elles ont fait ainsi qu’un droit de passage comme partout ailleurs, ces puissances criminalisent le phénomène afin de justifier leurs positions dans la région, et continuer le pillage. Ainsi sous prétexte de combattre la piraterie, l’Otan positionne sa marine militaire dans l’Océan Indien.
We are generous : cancer for all!
Oublions également le déversement de déchets toxiques et nucléaires en Somalie, orchestrés par la mafia internationale, et rapportés par de nombreuses sources depuis le début des années 90 mais jamais documentés par une mission d’enquête officielle, faute de gouvernement somalien (comme c’est pratique…) Depuis la fin des années 1980, l’exportation de déchets toxiques vers la Somalie a été fréquemment dénoncée par des témoins sur place et documentée par des journalistes d’investigation suisses et italiens , sans pour autant déclencher de scandale majeur. Après le passage du tsunami, qui a affecté particulièrement le Nord-Est du pays, des habitants de la côte somalienne ont vu des douzaines de ces fûts et conteneurs rouillés échoués sur la plage. Depuis, des centaines d’habitants ont rapporté des symptômes jusqu’alors inconnus: Perte de cheveux,diarrhées, vomissements, nausées, rashes sur tout le corps, enfant malformés, toux violente…la parfaite panoplie du syndrome d’irradiation aiguë et mortel.
Colonialism.
Oublions que le pays, comme beaucoup d’autres en Afrique a subi le colonialisme. Que le découpage de frontière à la règle,et la sédentarisation forcée a détruit une culture. Que si au Nord la domination Britannique ne s’est traduit que par l’instauration de l’anglais comme autre langue officielle , au sud c’était une toute autre histoire. Il suffit de se rappeler que les somaliens du sud n’avait pas le droit de poursuivre leurs études au-delà du cours élémentaire, marque d’une volonté italienne précise de maintenir la population dans un état d’assujettissement total. En 1959, la Somalie devient indépendante par la fusion des colonies italienne au Sud et britannique au Nord. Mais des Somaliens vivent également dans certaines parties du Kenya, d’Ethiopie et de Djibouti. Le nouvel Etat somalien adopte d’ailleurs comme drapeau une étoile, dont chaque branche représente une des parties de la Somalie historique. Le message derrière ce symbole étant : «Deux Somalies ont été réunies mais il en reste trois colonisées». L’instauration d’une démocratie "conventionnelle" a été un véritable désastre. Sous prétexte de faire de la politique, les élites somaliennes se sont divisées, chacune créant son parti sans véritable programme et en recrutant son électorat selon les clans existants. Cela accentua encore plus les divisions et se révéla totalement inefficace. Une démocratie de type libéral n’était en fait pas adaptée à la Somalie : il y avait à un moment 63 partis politiques pour un pays de trois millions d’habitants !
A History of Violence.
Oublions enfin que si la Somalie est en guerre perpétuelle c’est que ça profite à quelqu’un. Maintenir la Somalie dans un état de conflit permanent, dans un entre-deux entre la paix et la guerre, est utile pour beaucoup de gens, et pas seulement pour certains acteurs régionaux, qui préfèrent un pays faible et sous contrôle, mais aussi pour quelques filières occidentales de la criminalité organisée, qui considèrent le territoire somalien comme un énorme duty-free où l’on peut faire ce que bon leur semble.
Tout le monde se souvient de l’image de Bernard Kouchner alias "mère Térésa" et son sac de riz sur une plage somalienne?
Tout est une question d’intérêts en fait. Prenons l’exemple qui a inspiré le navet du fond des abysses "la chute du faucon noir"avec ses pauvres GI’s « assaillis par de méchants rebelles somaliens » (Rappel du bilan : 1 milliers de morts somaliens contre 18 morts américains.) En 1990, le pays est meurtri par les conflits, la famine et les pillages, et l’Etat s’effondre. Face à une telle situation, les Etats-Unis, qui ont découvert quelques années auparavant d’importantes réserves de pétrole en Somalie, lancent l’opération Restore Hope en 1992. Pour la première fois, des Marines US interviennent en Afrique pour essayer de prendre le contrôle d’un pays. Pour la première fois aussi, une invasion militaire est déclenchée au nom de l’ingérence humanitaire.
Bon, ils se gravement plantés. Gros échec. Depuis lors, la politique des Etats-Unis a été de maintenir la Somalie sans véritable gouvernement, en usant de la bonne vieille stratégie britannique, d’ailleurs appliquée en de nombreux endroits : mettre en place des Etats faibles et divisés pour mieux tirer les ficelles. Voilà pourquoi il n’y a pas d’Etat somalien depuis presque vingt ans. Les Etats-Unis ont une espèce de théorie du chaos afin d’empêcher toute réconciliation somalienne et maintenir le pays divisé. Ils n’ont pas besoin dans l’immédiat du pétrole, mais ils ne veulent en aucun cas voir se reproduire un scénario tel que celui du Soudan en se faisant piquer la place par les chinois alors ils encouragent la guerre.
Deuxième intérêt majeur: la position stratégique de la Somalie. Le pays a la plus vaste côte d’Afrique (3 300 kilomètres) et fait face au Golfe Arabe et au détroit d’Hormuz, deux centres névralgiques de l’économie de la région. Si une réponse pacifique était apportée au problème somalien, les relations entre l’Afrique, d’une part, et l’Inde et la Chine, d’autre part, pourraient se développer à travers l’Océan Indien. Ces concurrents des Etats-Unis pourraient alors avoir de l’influence dans cette région de l’Afrique. Le Mozambique, le Kenya, Madagascar, la Tanzanie, Zanzibar, l’Afrique du Sud… Tous ces pays connectés à l’Océan Indien pourraient avoir un accès facile au marché asiatique et développer des relations économiques fructueuses. Contrôler l’océan indien équivaudrait à contrôler le développement économique des puissances émergentes (Inde et Chine).
WHERE IS L’ONU?
Nulle part. Ils n’ont pas mis les pieds dans le pays depuis 1991. Il faudra qu’on m’explique à quoi ils servent un jour. Ah si en fait je sais, les "forces de la paix" servent à torturer un gamin de 14 ans à mort en lui faisant subir les pires sévices, tout ça parce qu’ils s’ennuient. Vachement utile.
Leçon à retenir? La logique de ce monde est à gerber. Peu importe la guerre, le déracinement et la souffrance de millions de gens si une bande de connards, il n’y a pas d’autres mots, peuvent continuer à engranger leurs milliards de petits bouts de papiers estampillés de $ si précieux.
Autre leçon? J’ai de la chance. Énormément de chance. Et aucun droit de la gaspiller.

































